Hardi Abdessemed

Libération
Elisabeth Lebovici
9 février 2004
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A Reims, première exposition personnelle du jeune plasticien qui transgresse les tabous avec panache. C’est un diplodocus humain, un Impossible Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938), un Homo sapiens qui, comme un grand squelette de saurien, s’étale sur 17 mètres de long dans l’espace principal du Fonds régional d’art contemporain (Frac) Champagne-Ardenne. Bras et jambes tendus, en lévitation au-dessus du sol. Le crâne énorme se fend d’une grimace dentée. Les os du pied sont suivis d’une carcasse de réacteur d’avion, suspendue à même hauteur d’homme. Le tout est intitulé (titre emprunté à la chanteuse libanaise Fairouz) Habibi. En français : mon chéri.

Mon chéri, c’est l’artiste soi-même, Adel Abdessemed, qui s’est fait tirer luxueusement le portrait, sous forme de son squelette en sept fois plus grand (bras tendus), y ajoutant cette âme d’avion immobile. En chair et en os, Adel Abdessemed, 33 ans, est un ragazzo pasolinien. Brun, le sourire éclatant, il tient la vie par la tonitruance de son rire facile. Né en 1971 à Constantine (Algérie), il raconte qu’il a décidé de devenir artiste après la découverte dans le Petit Larousse d’une vignette de Femme se baignant dans la rivière, de Rembrandt.

Lyon, Paris, Berlin. Il a quitté dans des circonstances dramatiques l’école des beaux-arts d’Alger, après l’assassinat du directeur de celle-ci en 1995, pour poursuivre ses études à Lyon, puis à Paris, en 1999. Il fut proche de l’artiste Fabrice Hybert.

Peu après, Adel Abdessemed a exposé, au musée d’Art moderne de la ville de Paris, une étoile en résine de cannabis derrière un hygiaphone. Puis il a obtenu une bourse des affaires étrangères pour New York. En rentrant à Paris, avec sa compagne, il s’est retrouvé à l’hôtel. Impossible de trouver un logement. Alors il est parti à Berlin, où il vit actuellement. Et s’y trouve bien.

«Je viens d’un pays dans lequel la pensée et, avec elle, les livres, les films et bien des artistes sont suspects et censurés», déclarait Abdessemed au Journal des arts (janvier-février 2003). Alors tant pis pour la France, pays dont il a dévoré les auteurs, aussi bien Deleuze, Fanon, Genet, que Truffaut ou Daniel Buren, mais dont le rayonnement se défait, au fur et à mesure que s’étend la trouille sécuritaire. Fire Space, 2004, pièce réalisée pour Reims, raconte en trois coups de cuiller à pot toute une histoire de voyage et de foyer refusés, à travers la rencontre d’un chariot d’aéroport orange et d’un tas de bûches calcinées.

A poil. La peur et les interdits sont, pour Adel Abdessemed, autant d’occasions de produire des oeuvres pour les contredire. Qu’il s’agisse de la nudité, de l’alcool, comme de l’argent. La vidéo Joueur de flûte, en 1996, montrait un homme entièrement nu, dans le silence d’un décor blanc. L’artiste avait décidé cet homme à pratiquer un instrument qu’il avait abandonné depuis son enfance berbère ; il retrouvait spontanément la pose des figures hédonistes d’Henri Matisse, peintes celles-là. Passé simple, en 1997, présentait aussi quatre personnes, deux danseuses, un flûtiste et un homme au tambourin, jouant et dansant ensemble à poil.

Au premier étage du Frac de Reims, on peut voir projeter Real Time, la vidéo qu’Adel Abdessemed a présentée à la Biennale de Venise 2003. Il avait recruté par petites annonces neuf personnes pour les filmer nues, en pleins préliminaires sexuels, devant les regards du public d’une galerie milanaise, qui applaudissait.

Extase. Voilà pour le cul. Mais il faut également considérer Fontaine, 2000, sous le signe de l’extase bachique : deux jarres blanches, moulées sur la forme du genou de l’artiste, d’où jaillissent deux corolles de vin rouge tachant au passage les murs et le sol environnant, après que l’artiste a préalablement versé quelques dizaines de litrons. «J’aime la vigne», dit-il. A côté, ponctuant le parcours de l’exposition comme pour en montrer les invites silencieuses, des vidéos montrent des chats lapant du lait.

Et l’argent ? Sans doute peut-on ajouter qu’Adel Abdessemed a pulvérisé le budget du Frac, incitant son directeur François Quintin à solliciter trois institutions pour produire le squelette décrit ci-avant. Il n’a pas à s’en excuser : son travail remonte très loin dans le passé des civilisations, pour en presser le suc dans l’histoire de l’art contemporaine. En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services et offres adaptés à vos centres d’intérêt.