La violente poésie d’Adel Abdessemed à Lyon et à Hornu

Dans les musées d’art contemporain des deux villes, l’artiste expose des œuvres coups de poing qui donnent à réfléchir.

L’exposition « L’Antidote », d’Adel Abdessemed, au Musée d’art contemporain de Lyon, a beaucoup fait parler d’elle, à cause d’une vidéo – Printemps – montrant des poulets en feu (un trucage de cinéma). Elle a été retirée sur décision de l’artiste après des protestations de défenseurs des animaux et une campagne sur Internet qui, d’après le directeur du MAC, Thierry Raspail, commençait à prendre des ­relents racistes (Abdessemed est né en 1971 à Constantine, en ­Algérie). Mais on a moins ­commenté l’autre exposition du même, au Musée des arts ­contemporains du Grand-Hornu, près de Mons, en Belgique, qui s’achève le 3 juin.

On y voit notamment une autre vidéo, celle d’un chat qui descend prudemment un escalier à vis. Connaissant l’animal (Abdessemed, pas le chat), on s’attend au pire pour le pauvre matou. On ­retient son souffle, on sent pointer l’indignation. Et que lui arrive-t-il, à cette pauvre bête ? Rien. Rien du tout. La vidéo tournant en boucle, il se contente de descendre l’escalier à perpétuité. On se surprend à en éprouver une vague frustration. C’est alors, grâce à ce sentiment atroce, qu’on prend conscience de ce que cherche Abdessemed : nous montrer que le mal est partout, y compris dans nos têtes.

L’exposition du Grand-Hornu est intitulée « Otchi Tchiornie » (« les yeux noirs »), titre d’une chanson traditionnelle russe – en fait, l’œuvre d’un poète ukrainien, Yevhen Hrebinka –, un des succès du répertoire des chœurs de l’ex-Armée rouge. C’est aussi ainsi qu’il a nommé une sculpture monumentale, représentant des soldats russes en rang, en train de chanter. Ils ont été réalisés dans du bois brûlé, et font ­référence tant au charbon qu’on extrayait jadis du Grand-Hornu qu’à cet accident qui a affecté, le 25 décembre 2016, un avion de transport de troupes, emmenant une chorale militaire se produire, à l’occasion du Nouvel An, devant les soldats russes stationnés en Syrie. 92 personnes mortes brutalement en mer Noire, triste événement dont il n’est pourtant pas impossible que certains se soient réjouis. Mais, pour Adel Abdessemed, cela signifie aussi autre chose : « Dans ma petite ­enfance, mon père connaissait l’air d’Otchi Tchiornie par cœur. Policier, il avait été formé par l’ex-KGB. Aux Beaux-Arts [de Batna, en Algérie], les professeurs avaient tous étudié en Russie, c’était donc ­troublant, très fort. »

Violence

Quand on lui demande pourquoi tant de violence dans son travail, il répond simplement par un autre souvenir. Pas le plus ­personnel, celui de son enlèvement par le GIA, lorsqu’il avait 23 ans, mais un autre, de portée plus universelle : « En 2003, j’étais à Berlin quand on a bombardé l’Irak. Dans un bar, à la télé où, d’habitude, les gens regardaient les matchs de football, on voyait les frappes en direct, et ils applaudissaient en buvant de la bière : l’horreur absolue. » A cela aussi, il convient de réfléchir.

De même, on peut s’interroger sur la présence, à Lyon, d’un groupe en marbre représentant trois femmes nues, grandeur ­nature. Elles marchent côte à côte, souriantes, et évoquent la figure classique des Trois Grâces. Celle de gauche est un peu plus replète que ses camarades, et son jeune visage donne une sensation de déjà-vu. Et pour cause, elle a les traits de la chancelière allemande, Angela Merkel.

On n’a pas eu ­connaissance de protestations de l’ambassadeur d’Allemagne, mais peut-être sa voix était-elle ­couverte par celle des amis des animaux. A moins qu’il ne se soit souvenu de l’origine de l’œuvre : Abdessemed s’est inspiré d’une photographie prise sur une plage naturiste de l’ancienne RDA, la zone sous contrôle soviétique où est née et a grandi Mme Merkel, et publiée – opportunément ? – des décennies après, à la veille d’une élection à laquelle elle se présentait. Ce n’était sans doute pas pour lui faire gagner des voix…

« La liberté, je l’ai comprise en France »

On pourrait multiplier les exemples de ce que le tohu-bohu ­provoqué par les poulets en feu nous a empêchés de voir dans la double exposition d’Abdessemed : l’hommage rendu, au Grand-Hornu, à la communauté des mineurs qui travaillaient ­jadis sur le site et aussi, ce qui est moins attendu, à leur encadrement, avec cette horloge, inspirée de celle qui, dans la cour de cette usine utopique, rythmait la journée des ouvriers… A Lyon, le haut-relief en terre crue, friable et donc voué à l’autodestruction, ­évoquant la vie de ces pauvres diables qui, dans la boue, ­extraient des terres rares destinées à faire fonctionner nos téléphones portables. La misère du passé dans le Borinage, ou d’aujourd’hui, en Afrique, ne nous émeut que jusqu’à notre prochain texto, ou un quelconque « allô quoi »…

Abdessemed, lui, se fait encore des illusions. C’est vrai qu’il vient de loin : « Je ne savais pas ce que c’était, la liberté. En Algérie, la langue de ma mère, le berbère, était interdite, et mon père se chargeait de faire respecter la loi jusqu’à la maison. Pour un mot, tu peux finir en prison. On peut même ­t’éliminer, c’est arrivé à beaucoup. C’est aussi un pays où il y a eu des files d’attente devant les librairies : c’étaient les “barbus” qui venaient acheter Mein Kampf… La liberté, je l’ai comprise quand je suis arrivé en France. Je peux penser et faire ce que je veux, tous les jours. »

Ça, c’était avant la polémique. Mais il semblait l’avoir anticipée : « La violence, c’est toujours les autres, et, surtout, on ne veut plus la voir dans l’espace artistique. Pourtant, Picasso aurait pu peindre des­­­ ­avions en train de lâcher leurs bombes. Il a choisi de montrer un enfant qui pleure et un cheval éventré. Ça s’appelle ­Guernica… »