Dans les galeries, les « printemps arabes » font fleurir des œuvres

Le Monde
Philippe Dagen
6 décembre 2014

Cet été, le Musée d’art contemporain de Nice montrait les quatre longs polyptyques que Stéphane Pencréac’h a consacrés à la Tunisie, l’Egypte, le Libye et le Mali, peintures d’histoire où affleurent les images d’actualité vues sur le Net. Ils seront exposés avec des oeuvres nouvelles à l’Institut du monde arabe, à Paris, en mai 2015. Au même moment, Françoise Vergier achevait les sculptures et les oeuvres sur papier de son exposition « La fille au soutien-gorge bleu ». Le titre renvoie aux images d’une manifestante, le 17 décembre 2011, place Tahrir, au Caire. Agressée, à demi dénudée, elle est traînée sur le sol par des soldats. « L’image a fait le tour du monde, rappelle l’artiste, elle est devenue symbolique du mouvement insurrectionnel du peuple égyptien, mais aussi du comportement agressif et du harcèlement sexuel masculin envers la femme lors de ces événements – une soixantaine d’agressions en quatre jours. » En partant de cette vidéo, Françoise Vergier est allée vers de grandes sculptures de figures féminines allongées sur le dos, en déséquilibre, les bras levés, nues, sans défense. On songe à la statuaire antique, mais la peau de plâtre blanc de ces femmes renversées porte des marques qui font songer à des coups. Les entourent des oeuvres associant pastels et gouaches, toutes composées autour de la forme et de la couleur vive du soutien-gorge. Dans l’une d’elles, un cercle de néon blanc trace une auréole lumineuse autour de lui, faisant glisser l’oeuvre du profane vers le sacré – de la profanation du corps vers sa célébration. L’événement contemporain et l’histoire de l’art se réunissent.

 

Lames de cutter

 

Au même moment encore, Adel Abdessemed préparait son exposition actuelle, « Solo ». Une sculpture en est l’oeuvre centrale. Un homme s’apprête à en égorger un autre, agenouillé. Leurs figures sont entièrement faites de lames de cutter, accumulées par centaines et assemblées de manière à modeler les deux corps. Au premier regard, on pense aux otages égorgés de Syrie, d’Irak et d’Algérie.

On y pense d’autant plus qu’Abdessemed a, par le passé, très souvent déjà fait référence à l’actualité : femmes voilées, barques de migrants vers Lampedusa, travailleurs forcés du Golfe, attentats. Dans un deuxième temps, il apparaît que ce groupe reprend une toile de Caravage, Le Sacrifice d’Isaac. L’hommage est explicite et avoué. Ici, à nouveau, actualité et histoire de l’art se rejoignent. Il en est de même des fusains d’Abdessemed, qui en appellent à Géricault et Delacroix, et de ses bas-reliefs en marbre noir ou blanc, où il prend le risque d’en revenir à des matériaux d’autrefois pour y faire apparaître des motifs d’aujourd’hui. Les révolutions arabes sont en train de devenir un sujet de création de plus en plus pressant. Inscrire dans des oeuvres ces événements tragiques conduit les artistes à réactiver et renouveler des formes et des modes d’expression qui semblaient appartenir au passé et sont précipitées dans le présent.