Cruel mais pas forcément bête

18 mars 2009
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En filmant des meurtres d’animaux, Adel Abdessemed choque et oblige à réfléchir sur la violence. D’où son succès, et une polémique mondiale.

Les Français, notamment les Grenoblois, n’aimeraient-ils pas les animaux ? Il y a un an (Le Monde du 1er mars 2008), ces derniers ont regardé sans broncher un cochon, une chèvre, une brebis, un faon, une vache et un cheval se faire estourbir à coups de masse. L’animal est entravé le long d’un mur, le marteau le frappe, il tombe. Et cela recommence, encore, et encore, en boucle, avec pour seule musique le son sourd du métal qui défonce le crâne.

Ces six vidéos sont l’oeuvre de l’artiste français Adel Abdessemed, né en Algérie en 1971. Si son exposition n’a suscité aucune polémique à Grenoble, il n’en a pas été de même sous d’autres cieux. A San Francisco, le prestigieux Art Institute a annulé son exposition quelques jours après son inauguration, le 20 mars 2008, à la suite de protestations de mouvements de défense des animaux, et surtout d’une association de végétariens. Au printemps, le Festival international d’art contemporain de Glasgow a également refusé d’installer l’oeuvre incriminée.

En revanche, elle est aujourd’hui visible à Turin, à la Fondation Sandretto Re Rebaudengo. Mais pas sans mal : des associations écologistes italiennes se sont émues de la chose. « Elles ont été prévenues, je pense, par leurs homologues américaines », dit Patrizia Sandretto Re Rebaudengo, la fondatrice de cette institution qui est l’une des plus dynamiques de la Péninsule en matière d’art contemporain. « Nous les avons reçues, nous leur avons expliqué le travail, nous leur avons montré la vidéo. Leur réaction a été très négative. » Un doux euphémisme. La responsable de la presse à la fondation, Helen Weawer, est encore sous le choc après la réflexion d’un des écologistes : « Il a dit qu’il préférait voir six femmes violées que six animaux abattus… »

Les associations ont donc porté plainte auprès d’un procureur piémontais, soutenues par Domenico Mangone, le conseiller pour l’environnement de Turin, qui a déclaré au New York Times : « Montrer de telles choses est inopportun. Ces images pourraient inciter les personnes à les imiter. » L’argument n’est pas sans pertinence, au regard de la loi locale. S’il existe évidemment des abattoirs à Turin, il est interdit d’en diffuser les images ! De plus, l’abattage sauvage, hors des lieux spécifiquement dédiés et sous contrôle vétérinaire, est, comme en France, réprimé.

L’avocat de la fondation est donc parti à la chasse aux preuves : les bêtes ont été tuées dans une ferme du Mexique, où la pratique est légale et quotidienne. Factures à l’appui, il a pu le démontrer au procureur. Lequel en a vu d’autres : dans sa jeunesse, il était chargé des procès intentés aux Brigades rouges, avant de diriger la lutte antimafia à Palerme. Il a donc autorisé l’ouverture de l’exposition, qui a été inaugurée le 5 mars, au lieu du 11 février comme initialement prévu. Et dimanche 15 mars, Jack Lang est venu, au nom de la République française, remettre la médaille de chevalier des arts et des lettres à Patrizia Sandretto Re Rebaudengo.

Est-ce à dire que notre pays encourage la cruauté envers les pauvres bêtes ? En fait, l’honneur rendu récompensait un engagement réel, et ancien, de la mécène envers l’art contemporain. Il tombait d’autant plus juste que la fondation met en lumière, malgré la polémique actuelle, un des meilleurs artistes français actuels.

A 37 ans, Adel Abdessemed est un des artistes les plus controversés du moment. L’un des plus aimés de certains grands collectionneurs aussi. François Pinault lui a réservé une large place dans l’exposition que la ville de Lille a présentée de sa collection, d’octobre à décembre 2007. PS1, l’annexe contemporaine du Museum of Modern Art de New York, lui a fait l’honneur d’une exposition personnelle. Il a aussi intégré une des plus prestigieuses galeries de Manhattan, David Zwirner, s’est installé aux Etats-Unis et travaille ponctuellement avec le linguiste Noam Chomsky au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston.

Un rêve pour ce garçon né à Constantine dans une famille modeste. Un rêve aussi pour le milieu de l’art contemporain français qui n’avait pas eu un tel héraut depuis longtemps. En tuant des animaux ? En livrant au public des scènes d’horreur ? En tout cas en nous faisant réfléchir sur ce qu’est l’horreur. Abdessemed l’a connue très jeune. « Je suis d’une génération de crimes », disait-il au Monde en 2008. Il a quitté son pays, en 1994, après l’assassinat par le Groupe islamique armé (GIA) d’Ahmed Asselah, le directeur de l’Ecole des beaux-arts d’Alger. Ce jour-là, le fils d’Asselah, qui assistait au cours que donnait son père, a tenté de s’interposer Il a été tué lui aussi. « L’époque était très sombre », commente Abdessemed. « Il n’y avait pas de lumière. Et je pense que, jusqu’à maintenant, je suis un désespéré. »

Mais pas un hypocrite, contrairement à ceux qui tolèrent les abattoirs mais interdisent qu’on les photographie. La force de son travail, c’est de nous placer devant nos contradictions. La vidéo par laquelle le scandale arrive s’intitule Don’t Trust Me (« Ne me fais pas confiance »). L’animal est étrangement calme durant les secondes qui précèdent son sacrifice. Les écrans, posés au sol, placent aussi le spectateur dans la position de l’équarrisseur, qui surplombe sa victime.

Le New York Times fait aussi état d’une action d’éclat des écologistes italiens qui ont attaqué une réserve ornithologique, au mois de février, à coups de cocktails Molotov. Patrizia Sandretto Re Rebaudengo confirme, en ajoutant : « Ils ne se sont pas demandé s’il y avait des gens dedans avant d’incendier les bâtiments. »

Usine, une autre vidéo, tout aussi scandaleuse et bien plus perturbante, d’Adel Abdessemed, peut renforcer le propos : dans une arène sablonneuse (toujours tournée au Mexique), des crotales, des scorpions, des tarentules, des rats. On s’attend à un massacre général. Non : les animaux roupillent au soleil. Arrivent des coqs : les serpents vont-ils les bouffer tout crus ? Non plus, ce sont les gallinacés qui s’étripent, qui s’épiaulent, qui s’entre-tuent. Puis trois chiens, de la même espèce : deux vont se liguer pour tenter d’égorger le troisième. Moralité ? Plus les animaux sont domestiques, plus ils sont proches des hommes, pires ils sont.

Il n’y a pas que les écologistes qui peuvent se plaindre d’Abdessemed. Les émeutiers de nos banlieues pourraient lui en vouloir aussi. Eux qui s’échinent à brûler les voitures de leurs voisins aussi pauvres qu’eux : Abdessemed a fait reproduire une carcasse calcinée en terre cuite, immédiatement vendue à un grand collectionneur. Joie des paradoxes.

Et, comme cet homme a une connaissance approfondie de l’histoire de l’art, il a aussi réactivé dans une photographie la vieille tradition iconographique du peintre représenté en singe. Sauf que le primate n’est pas dans l’atelier, face au chevalet, mais au bras de Julie, l’épouse de l’artiste, à qui il passe la bague au doigt. Un regard sans concession sur l’image que peuvent renvoyer certains Européens à un Berbère émigré, heureux mari et père de famille comblé. Curieusement, les écologistes italiens n’ont pas tiqué.