Adel Abdessemed, l'enfant terrible de l'art

Harry Bellet
1 mars 2008
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Il a quitté l’Algérie à 23 ans, après l’assassinat du directeur de l’École des beaux-arts d’Alger. Quatorze ans plus tard, il est l’un des plasticiens les plus cotés de part et d’autre de l’Atlantique.

A 36 ans, Adel Abdessemed est un des artistes les plus controversés du moment. L’un des plus aimés de certains grands collectionneurs aussi. François Pinault lui a réservé une large place dans l’exposition que la ville de Lille a présentée de sa collection d’octobre à décembre 2007. PS1, l’annexe contemporaine du Museum of Modern Art de New York, lui a fait l’honneur d’une exposition personnelle. Le plasticien vient d’intégrer une des plus prestigieuses galeries de Manhattan, David Zwirner.

Dernière reconnaissance en date, ses nouvelles oeuvres sont présentées jusqu’au 27 avril au Magasin, le Centre national d’art contemporain de Grenoble. Puis il repartira pour enseigner au célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston, où il va travailler avec le grand linguiste Noam Chomsky. Un rêve, pour ce garçon né à Constantine en 1971, dans une famille modeste. Un rêve aussi pour le milieu de l’art contemporain français qui n’avait pas eu un tel héraut depuis longtemps.

Converser avec Abdessemed est un exercice délicat. L’homme écoute autant qu’il parle, décortique les mots de son interlocuteur et s’appuie sur une vaste culture. Durant la visite de l’exposition de Grenoble, Maurice Ulrich, critique à L’Humanité et fin connaisseur de la musique contemporaine, a ainsi engagé avec lui une discussion à bâtons rompus sur l’influence de Stockhausen sur son propre travail, qui a laissé les témoins pantois.

Le musicien avait en effet créé une pièce, Quatuor à cordes-hélicoptères, qui juxtapose le son des instruments et celui de véritables hélicoptères. A Grenoble, une vidéo montre Abdessemed, suspendu par les pieds à un hélico, dessinant la tête en bas sur des panneaux de contreplaqué. Ceux-ci ont le format exact du Radeau de la Méduse de Géricault. Pourquoi ? La réponse paraît énigmatique : « Je me considère comme un romantique criminel », dit-il d’une voix douce. Il explique : «  Le Radeau de la Méduse parle de l’horreur, du cannibalisme. Manger de la chair crue. Quand on a faim, on a faim. Moi, l’horreur, j’en fais des symphonies. »

L’horreur, il l’a connue très jeune. « Je suis d’une génération de crimes. » Il a quitté son pays en 1994 après l’assassinat par le Groupe islamique armé (GIA) d’Ahmed Asselah, le directeur de l’Ecole des beaux-arts d’Alger. « L’époque était très sombre, il n’y avait pas de lumière. Et je pense que, jusqu’à maintenant, je suis un désespéré. »

« Adel a une énergie incroyable« , nuance le marchand genevois Marc Blondeau, l’un de ses plus fidèles soutiens. « Il va de l’avant. Il a aussi une immense capacité de concentration. Il travaille souvent chez lui, entouré de sa femme et de ses filles. Quand je lui téléphone, j’entends les cris des enfants. Il a besoin de cet environnement. » Le « romantique criminel » est en effet un bon père de famille, qui dédie ses expositions à son épouse, Julie. Et il ne rate pas une occasion d’évoquer sa mère, qui vit encore à Alger, et a su faire d’une enfance pauvre une jeunesse heureuse.

Ces premières années ont inspiré plusieurs oeuvres, comme Bourek, un avion enroulé sur lui-même, à la manière des pâtisseries que préparait sa mère, ou Telle mère, tels fils, trois carlingues et empennages d’avions entortillés et noués ensemble. « Ma mère est extraordinaire ! Elle me disait toujours : « Mon fils, parler, ce n’est pas voir. » C’est pour cela que j’ai fait une oeuvre qui s’appelleTalk is Cheap. Quand j’étudiais aux Beaux-Arts, je faisais de la peinture abstraite. Ma mère m’a dit : « Si tu veux vraiment faire quelque chose, il faut le faire comme Charlot. » Elle était fan de Chaplin. Et elle disait : « Il ne parle pas, mais on comprend. Il nous fait rire, il nous rend triste. Et on aime. »

« Sans ma famille, j’ai du mal à travailler« , confie Abdessemed. Il explique qu’il a besoin du bruit de ses enfants, sans doute parce qu’il a été élevé dans la rue. Et que la rue, c’est le bruit. Mais lui rappeler cet attachement à ses racines peut aussi l’agacer. Il a écourté son premier séjour à New York après le 11-Septembre à cause du sentiment anti-arabe grandissant. Mais il refuse aussi d’être le « Maghrébin de service« , celui que l’on expose pour se donner bonne conscience. Il se méfie de ce qu’Yves Aupetitallot, le directeur du Magasin de Grenoble, appelle une « catégorisation compassionnelle« .

En même temps, il se dit Berbère et artiste français. C’est au Mexique, pour des raisons légales, qu’il a réalisé les six vidéos de Don’t Trust Me, qui montrent l’abattage brutal, à coup de maillet, d’animaux innocents. « Ne me faites pas confiance« , ce pourrait être une devise, pour un artiste qui se dit méfiant. « Toutes les oeuvres parlent de la trahison », prétend-il.

C’est ainsi qu’il a ressenti un article négatif publié dans Art Press par le critique américain Robert Storr, directeur de la dernière biennale de Venise où Abdessemed était invité, et qu’il considérait comme un ami. « C’est un émotif. Il vit intensément les choses« , admet Yves Aupetitallot. Jean-Max Colard, du magazine Les Inrockuptibles, en sait quelque chose. Il avait publié deux photos : une oeuvre emblématique d’Abdessemed, un squelette gigantesque suspendu à des câbles, et un autre squelette, travail de l’artiste italien Gino De Dominicis. « On ne l’accusait pas de plagiat, il s’agissait juste de rappeler une antériorité, raconte Jean-Max Colard. Il a envoyé une réponse colérique, violente. Je pense qu’il y a un hiatus entre son travail, qu’il revendique comme politiquement engagé, et sa conception très limitée de la liberté de la critique, voire de la liberté d’expression. »

D’autres revues ont été aussi sévères envers son oeuvre. Pour Abdessemed, la cause est entendue : « C’est un petit club. J’ai quitté une épicerie, et deux magazines prennent position pour l’épicier. Je n’ai jamais vu ça. » L’épicerie, c’est la galerie parisienne de Kamel Mennour, qui n’est pourtant pas pour rien dans le succès actuel d’Abdessemed. Il l’a exposé, avec des pièces monumentales, à la foire de Miami, puis à celle de Bâle, les deux plus importantes au monde. Les deux hommes se sont brouillés. « Nous ne nous parlons plus que par le biais de mon avocat, dit Mennour. Je ne veux pas faire de commentaire, mais il m’écoeure. »

Pour Yves Aupetitallot, qui a connu Abdessemed alors qu’il était encore étudiant à l’Ecole des beaux-arts de Lyon, rien d’étonnant : « Il avait déjà un caractère rude, qui lui valait des amitiés comme des inimitiés fortes. Il avait surtout un culot incroyable, et osait faire des trucs… »
Violent, écorché vif, culotté, sensible, l’homme est un nid de contradictions. Peut-être à l’image de Bourek, l’avion replié sur lui-même, à la fois fragile et monumental, qui ne révèle que vu du dessus l’entassement de ses strates, mais interdit à quiconque d’y pénétrer.