Adel Abdessemed incendie les cimaises immaculées de la Zwirner Gallery avec«Who’s afraid of the big bad wolf»

En novembre dernier, face à l’affluence provoquée par la rétrospective Cattelan, le Guggenheim mettait en place une visite virtuelle ; Une première pour le musée. Dans cette ville où l’art et l’argent, fêtent leurs noces avec une exubérance et une puissance à laquelle Paris a renoncé depuis plus d’un demi siècle, Maurizio Cattelan continue son jeu provocateur, en inaugurant avec Massimiliano Gioni, dans Chelsea « Family Business ». (520 West, 21th St) L’homme qui a suspendu ses oeuvres de manière assez théâtrale dans le temple blanc d’uptown, a pris le parti d’ouvrir une minuscule «art guest house» où les vidéos de Mika Rottenberg, Patty Chang, Kate Gilmore, -tous de jeunes artistes-, incarnent, sous le titre «Virgins Show», une parade aux mastodontes. A commencer par Gagosian et «The complete Spot Paintings» de Damien Hirst, à l’orée de la rétrospective de l’artiste à la Tate Modern de Londres en avril prochain. Triomphe de la méga com avec un grand O, à l’image de tous ces pois colorés peints un à un par une flopée d’assistants, sur des toiles aux doux noms de Minoxidil, Moxalactam, D-Norvalin, Bromonucleic Acid. (555 west, 24th st) L’exposition DH vient de s’achever.

Une autre l’a déjà éclipsée, en coupant net un à un, tous les fils artificiels reliant l’art au merchandising, le merchandising à la finance, la finance aux vitrines du goût officiel. «L’avenir est aux fantômes» aime dire Adel Abdessemed, auquel David Swirner consacre une nouvelle exposition, la deuxième depuis 2008. Dans l’immense lieu immaculé, divisé en deux espaces distincts, Adel Abdessemed crée l’évènement. Chacune des oeuvres taille les certitudes en pièces, hurle, dévore tout, sans qu’aucune ne cannibalise l’autre. C’est cette fresque en relief aux cinq cent loups empaillés, ce sont ces quatre Christ tout en lames de rasoir soudés et modelés d’après la Crucifixion de Grünewald. C’est «Mémoire », cette vidéo montrant un babouin étalant en boucle sur un tableau mural, et comme un enfant à l’école, les lettres composant les mots « Hutu » et « Tutsi ». Notre tête clignote, comme une télé cassée. C’est le coup de tête de Zidane à Marco Materazzi, les deux footballers sculptés grandeur nature, et dont la violence pétrifiée, ranime le choc éprouvé en 2006 lors de la coupe du monde. Kamikazes, agressions, exodes, génocides, abandons, démission… Adel Abdessemed convoque tous les dysfonctionnements du temps, les agressions visuelles dont nous sommes les spectateurs passifs et blasés. Silence de nos êtres tout entiers absorbés par la compétition vaine du pouvoir, dont ces trente micros en cristal recueilleraient les voix des méchants tyrans et des gentils orateurs. Installation allégorique qui tranche de l’autre côté du mur avec la noirceur de taxidermiste aux mensurations de Guernica de Picasso (1937). L’émotion est à vif. Là, devant cette série de dessins, révélant sous le titre «La Grande Parade», des animaux harnachés de bombes. Ou encore, devant cette barque de fortune dont les sacs poubelle noirs projettent les ombres de boat people peut être disparus en mer, avalés par l’oubli.

Né en 1971 à Constantine, Adel Abdessemed qui vit et travaille à Paris, a une hache dans les yeux, cette hache avec laquelle d’autres abattent des animaux, lui l’utilise pour abattre l’animal qui est en l’homme, sa passivité grégaire, sa violence bestiale. Et l’a prouvé avec des oeuvres majeures comme Drawing for Human Park, cette carcasse d’avion tressée pour le Magasin de Grenoble (2007), ses vidéos (Happiness in Mitte, 2004, Don’t Trust Me, 2008). Le soir du vernissage, pas un représentant de la culture française à New York, n’était là pour soutenir l’artiste, dont pourtant la cote s’envole. Avec lui, les bonnes consciences s’effritent, les discours se dissolvent, les certitudes volent en éclat. 50 ans exactement après « Who’s afraid of Virginia Woolf ?», une pièce d’Edward Albee produite à Broadway en 1962, l’exposition d’Adel Abdessemed est un prélude à la rétrospective majeure annoncée pour l’automne au Centre Pompidou On a juste le sentiment de retrouver le chemin de l’art. Dans ce qu’il a de plus tellurique. De plus convulsivement brûlant de questions, de doutes, de paradoxes, de tout ce qui remet le cerveau en marche. Mais qui est donc est ce loup sinon nous-mêmes ? Nous les témoins de ce monde détraqué dont l’artiste diagnostique le chaos en le projetant dans des visions, extraites de la grande vidéo globale. «J’ai bien conscience que l’art ne peut changer le monde, ni renverser des Etats. Mais pour sortir de la maladie de la réalité, il n’y a qu’une issue : la création» affirme Adel Abdessemed. «Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin d’illusions, mais de vérité. Rien n’est plus meurtrier que l’utopie».